Leito a publié une critique de Le Peuple d'en bas par Jack London
Le Peuple d'en bas
5 étoiles
[Rattrapage des notes qui prennent la poussière avant que la mémoire ne fasse trop défaut]
Le peuple d'en bas ou Le peuple de l'abîme selon les éditions, est le récit d'une enquête de Jack London dans les bas-fonds de l'est londonien vers 1900. Pour cela, il décide d'aller voir par lui-même ce dont d'autres parlent de loin, et pour abolir toute distance avec les gens dont il veut parler, il se fait passer pour un marin de passage (pour justifier son accent américain) à la recherche de travail et d'un lieu où se loger.
Dès la préface, il annonce que certains passages ont dû être édulcorés pour ne pas heurter la sensibilité des lecteur.ice.s (et d'autres pour ne pas s'attirer les foudres de la monarchie). C'est aussi le ton de London dans ce livre, où il se pose en témoin honnête et objectif, qui cite autant son …
[Rattrapage des notes qui prennent la poussière avant que la mémoire ne fasse trop défaut]
Le peuple d'en bas ou Le peuple de l'abîme selon les éditions, est le récit d'une enquête de Jack London dans les bas-fonds de l'est londonien vers 1900. Pour cela, il décide d'aller voir par lui-même ce dont d'autres parlent de loin, et pour abolir toute distance avec les gens dont il veut parler, il se fait passer pour un marin de passage (pour justifier son accent américain) à la recherche de travail et d'un lieu où se loger.
Dès la préface, il annonce que certains passages ont dû être édulcorés pour ne pas heurter la sensibilité des lecteur.ice.s (et d'autres pour ne pas s'attirer les foudres de la monarchie). C'est aussi le ton de London dans ce livre, où il se pose en témoin honnête et objectif, qui cite autant son expérience directe que des sources d'autres auteurs (comme pour prouver que ce n'est pas lui qui noircit le tableau), mais qui ne peut s'empêcher de s'emporter face aux innombrables injustices et horreurs vues ou rapportées, bouillonnant de rage comme s'il était prêt à aller secouer les propriétaires fonciers et les patrons d'usine pour leur foutre le nez dans la fange dont ils sont responsables.
Car il n'hésite évidemment pas à pointer du doigt les responsables, comme quand il explique que la misère est une aubaine pour les propriétaires car elle permet (contre-intuitivement) d'augmenter les loyers : les familles acceptent de s'entasser à plusieurs dans des appartements minuscules, sous-louent jusqu'aux bouts de plancher ou partagent entre jour et nuit. Cette multiplication des locataires, pour tout pauvres qu'ils soient, rend le prix au mètre carré bien plus intéressant. Plus globalement, il dénonce les dirigeants comme responsables de la situation, et de la faillite de la civilisation dont le progrès ne profite qu'à un petit nombre tandis que d'autres voient leur condition empirer de jour en jour.
Les salaires de misère suffisent à peine à se payer un toit et à se nourrir, donc tout imprévu menace de se voir jeter à la rue, et de là c'est le cercle vicieux qui mène au fond de l'abîme. Il y a évidemment le terrible accident de travail (aussi banal que se blesser au dos en portant une caisse trop lourde), qui rend inapte ou juste un peu moins productif — même temporairement — et qui condamne presque aussitôt à une vie de mendicité. Ne plus travailler c'est ne plus avoir de toit et donc dormir dehors, mais la loi interdit de dormir dans la rue, des policiers réveillent et chassent les imprudents qui dorment sur les bancs et les trottoirs, puis le manque de sommeil empêche de travailler… etc.
Ce n'est pas pour rien que les ouvriers s'opposent à l'augmentation de l'âge minimum légal du travail à 15 ans : ils ont peur de perdre une source de revenus qui est peut-être celle qui les empêchera de se retrouver dehors avec leur famille. Augmenter les salaires ? Qui pourrait militer face aux patrons quand une période de chômage — même de courte durée — peut elle aussi vous mener à la rue ? (pas de revenu > pas de logement > pas de sommeil > pas de travail)
Dans toutes ces descriptions de descente aux enfers, j'ai reconnu chez London un marqueur d'époque que j'avais déjà senti chez Lafargue (dont j'ai lu le Droit à la paresse peu de temps avant), à savoir une certaine vision darwiniste de la sociologie. Pas au sens actuel, où des crypto-fascistes essaient de rentrer de force le principe de sélection naturelle dans les sciences sociales, mais plus indirectement en s'inquiétant de la "dégénérescence" ou du "déclin" des classes laborieuses, en parlant de la "stupidité" comme d'un symptôme des conditions de vie, d'hygiène, de l'alcoolisme ou de la faim permanente. Il donne l'exemple des paysans qui quittent leur vie difficile à la campagne en espérant gagner un peu d'argent en ville et qui se trouvent sur une pente descendante dont ils ne se relèveront jamais, dans des conditions de vie pire encore que celles qu'ils fuyaient.
Je ne développe pas ici, mais un part importante de son enquête concerne également le fonctionnement des asiles de nuit qui, dans leur mission de charité sensée pallier à un manquement, ne font qu'ajouter une nouvelle facette à la quotidienne dégradation morale et physique des concernés. London lui-même, profite à quelques reprises de sa porte de sortie, sa soupape de sécurité, pour se remettre les idées en place quand la situation devient insoutenable (passer quelques nuits dans un vrai lit, seul dans sa chambre qu'il a loué comme refuge de secours le temps de l'enquête) ou quand il craint pour sa santé et qu'il se rend aux bains Turcs, cherche à se désinfecter et se raser.
London dresse donc un véritable réquisitoire liant les conditions de travail, de logement, l'insalubrité, et la sous-alimentation comme une faillite morale de la société, un problème systémique (même s'il n'emploie pas le terme) qui s'inscrit jusque dans les lois en vigueur, comme celle déjà évoquée qui interdit de dormir dans la rue ou celle qui interdit le suicide, deux lois qui ajoutent un problème au précédent sans le résoudre pour autant, la répression n'étant évidemment pas la solution surtout quand on s'attaque à une conséquence (punir quelqu'un de suffisamment désespéré pour tenter d'atteindre à sa vie, c'est le punir deux fois).
C'est un livre passionnant, inquiétant aussi, car les mécaniques en jeu, même si elles datent de 1900, ne sont que la forme la plus poussée de tout ce qui se passe quand on décide de libéraliser à outrance, de ne contrôler ni les logements, ni le travail, ni la santé. "Si plusieurs tailleurs travaillent à l'habit d'un seul homme, beaucoup d'autres hommes n'auront pas de quoi se vêtir". Mi reportage d'investigation, mi-essai, c'est un témoignage important de son époque qu'il est bon de lire comme avertissement contre toutes les "civilisations qui poussent le droit à la propriété plus loin que celui de l'individu".
L'intérêt qu'a éveillé en moi ce livre a pour preuve, s'il en fallait, le flot de citations qui a noyé certains fils Bookwyrms pendant les semaines où je l'ai lu (et je m'en excuse).