sophie-87@bw.heraut.eu a publié une critique de Der Butt par Günter Grass
Une fable gourmande contre les certitudes
5 étoiles
Le Turbot m’a d’abord déconcerté par son ampleur et son appétit. Günter Grass ne se contente pas de raconter une histoire : il mélange légende, cuisine, sexualité, politique et satire pour traverser des millénaires. Le poisson du titre, issu d’un conte populaire, devient le conseiller ambigu des hommes. Lorsqu’il est traduit devant un tribunal féministe, son récit ouvre une vaste interrogation sur les rapports entre les sexes et sur les récits que les sociétés fabriquent pour les justifier.
Le narrateur voyage de la préhistoire à l’Allemagne contemporaine. Il change de nom, de métier et d’époque, mais retrouve sans cesse des femmes qui cuisinent, travaillent, élèvent des enfants ou résistent à l’autorité masculine. J’ai trouvé cette construction foisonnante, parfois déroutante, mais rarement gratuite. Grass utilise les ruptures de ton et les anachronismes pour rappeler que l’histoire n’avance pas dans une ligne propre. Elle recommence, oublie et répète ses violences.
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Le Turbot m’a d’abord déconcerté par son ampleur et son appétit. Günter Grass ne se contente pas de raconter une histoire : il mélange légende, cuisine, sexualité, politique et satire pour traverser des millénaires. Le poisson du titre, issu d’un conte populaire, devient le conseiller ambigu des hommes. Lorsqu’il est traduit devant un tribunal féministe, son récit ouvre une vaste interrogation sur les rapports entre les sexes et sur les récits que les sociétés fabriquent pour les justifier.
Le narrateur voyage de la préhistoire à l’Allemagne contemporaine. Il change de nom, de métier et d’époque, mais retrouve sans cesse des femmes qui cuisinent, travaillent, élèvent des enfants ou résistent à l’autorité masculine. J’ai trouvé cette construction foisonnante, parfois déroutante, mais rarement gratuite. Grass utilise les ruptures de ton et les anachronismes pour rappeler que l’histoire n’avance pas dans une ligne propre. Elle recommence, oublie et répète ses violences.
La nourriture m’a particulièrement intéressé. Les recettes, les marchés, les repas et les ingrédients ne servent pas seulement à créer une atmosphère gourmande. Ils révèlent qui possède le pouvoir, qui nourrit les autres et qui reste invisible dans les récits officiels. Le roman possède souvent une énergie comique, mais cette légèreté masque une colère réelle contre la domination et le mépris.
Je n’ai pas toujours suivi chaque détour avec la même facilité. Certaines digressions demandent de la patience, et le livre peut sembler vouloir tout absorber. Pourtant, cette abondance correspond à son sujet. Le Turbot refuse de réduire les femmes à des symboles ou les hommes à des coupables uniformes. Il montre des désirs, des rivalités et des compromis qui changent de visage selon les siècles.
Au fil des pages, le poisson cesse d’être une simple créature merveilleuse. Il représente aussi la tentation de croire qu’un savoir ancien pourrait régler les conflits humains. Grass se méfie de cette promesse. Personne ne possède une recette définitive pour l’amour, la justice ou l’égalité.
En terminant Le Turbot, j’ai admiré son imagination irrévérencieuse. Le roman est excessif, charnel et volontairement inconfortable. Il m’a laissé avec l’impression que l’Histoire se raconte mieux lorsqu’on écoute aussi ceux que les grandes épopées avaient habitués à faire taire. Son rire n’adoucit rien ; il rend la question plus aiguë et durable. Son énergie demeure longtemps après la dernière page.
