Leito a publié une critique de Le quai de Ouistreham par Florence Aubenas
Le quai de Ouistreham
4 étoiles
À la manière de Jack London dans Le peuple de l'abîme, mais dans les environs de Caen un siècle plus tard, Florence Aubenas se fait passer pour une de ceux dont elle veut parler, fait du journalisme d'infiltration dans les milieux précaires du chômage et de l'intérim. Et si elle se pose un peu plus la question que London sur son approche, ce n'est absolument pas le cœur du livre, qui veut se centrer sur ses sujets.
Car elle n'est pas là pour exposer un cas de conscience, livrer des anecdotes sur comment sa couverture a failli sauter ou comment ont réagi les personnes qu'elle a mis au courant à la fin de son enquête… Certes, elle évoque ces aspects, mais ce n'est que de l'ornement, car ses sujets, donc, ce sont les gens, "ceux qu'on n'entend pas", rendre leur humanité à des statistiques, mettre un visage sur …
À la manière de Jack London dans Le peuple de l'abîme, mais dans les environs de Caen un siècle plus tard, Florence Aubenas se fait passer pour une de ceux dont elle veut parler, fait du journalisme d'infiltration dans les milieux précaires du chômage et de l'intérim. Et si elle se pose un peu plus la question que London sur son approche, ce n'est absolument pas le cœur du livre, qui veut se centrer sur ses sujets.
Car elle n'est pas là pour exposer un cas de conscience, livrer des anecdotes sur comment sa couverture a failli sauter ou comment ont réagi les personnes qu'elle a mis au courant à la fin de son enquête… Certes, elle évoque ces aspects, mais ce n'est que de l'ornement, car ses sujets, donc, ce sont les gens, "ceux qu'on n'entend pas", rendre leur humanité à des statistiques, mettre un visage sur la crise économique. Et, comme on me l'a fait remarquer lorsqu'on m'a conseillé ce livre, Florence Aubenas excelle dans l'art du portrait, elle est capable d'esquisser un personnage en quelques lignes à peine, définir quelques traits qui suffisent à donner une idée de qui on parle, à caractériser même cette personne dont on n'entendra plus parler dès la page suivante. C'est peut-être ce qui manque à la sinon très correcte adaptation cinématographique de Emmanuel Carrère (2021), forcément plus resserrée et concise.
Quand on entreprend cette démarche de parler "à la place" de personnes défavorisées, il faut justement, pour que ça marche, se mettre "à leur place". C'est un exercice difficile, qui demande de ne pas tomber dans une sorte d'exotisme de classe, où le choc culturel prendrait toute la place. Sa longue expérience journalistique lui permet d'éviter ces écueils avec élégance, sans tomber dans le jugement de valeur, la condescendance ou l'ironie.
On nous parle de la fatigue, l'impossibilité de joindre les deux bouts, l'humiliation constante, la répartition genrée des tâches et la hiérarchisation des luttes, on nous décrit un monde en perte de sens, où la réussite de Pôle Emploi se mesure en pourcentages et chronomètres, où les demandeurs d'emploi sont devenus des clients…
La littérature permet, d'une certaine manière, aux lecteur.ice.s de plonger avec l'autrice dans ce milieu peu familier ("à leur place") et c'est là qu'il est important de se rappeler que l'autre caractéristique importante de ce genre d'enquête, c'est qu'elle ne s'adresse pas aux concerné.e.s. Ceux qui lisent sont les mêmes que ceux qui écrivent. On ouvre une fenêtre pour mieux voir, certes, et mieux comprendre, mais on est loin d'ouvrir la porte.
