Leito a publié une critique de La fille automate par Paolo Bacigalupi
La fille automate
4 étoiles
[Rattrapage des notes de lecture, on en voit le bout]
Je me suis lancé dans ce roman sur une recommandation, et en n'en sachant pas beaucoup plus que ce que le titre laissait présumer. Donc au début de ma lecture, j'ai eu beaucoup de mal à me représenter le futur dépeint par Paolo Bacigalupi, parce que j'imaginais qu'on allait se trouver dans un monde futuriste où on côtoyait des robots androïdes (dont une "femme automate"), avec mes images mentales de clichés sci-fi toutes prêtes à se poser sur la lecture.
Je ne pouvais pas être plus loin de ce que propose ce roman, qui se situe dans un monde d'après l'effondrement, qui a ceci de différent avec les univers post-apocalyptiques que la crise qui met fin au "monde d'avant" ne laisse pas la place à un retour à l'état "sauvage" des choses, mais à une réorganisation brutale de …
[Rattrapage des notes de lecture, on en voit le bout]
Je me suis lancé dans ce roman sur une recommandation, et en n'en sachant pas beaucoup plus que ce que le titre laissait présumer. Donc au début de ma lecture, j'ai eu beaucoup de mal à me représenter le futur dépeint par Paolo Bacigalupi, parce que j'imaginais qu'on allait se trouver dans un monde futuriste où on côtoyait des robots androïdes (dont une "femme automate"), avec mes images mentales de clichés sci-fi toutes prêtes à se poser sur la lecture.
Je ne pouvais pas être plus loin de ce que propose ce roman, qui se situe dans un monde d'après l'effondrement, qui a ceci de différent avec les univers post-apocalyptiques que la crise qui met fin au "monde d'avant" ne laisse pas la place à un retour à l'état "sauvage" des choses, mais à une réorganisation brutale de la société, dans son économie, sa politique (et géopolitique), ses groupes sociaux, etc. Ici, nous sommes dans le royaume de Thaïlande après un ensemble de crises environnementales et énergétiques causées par les "compagnies caloriques". Bangkok protégée de la montée des eaux par des digues gigantesques, les frontières du pays fermées pour se protéger des épidémies de parasites et de virus transgéniques (capricorne ivoire, rouille vésiculeuse, cibiscose…) ; ces virus créés par les mêmes compagnies qui vendent les semences résistantes ; ces mêmes semences dont la séquence ADN est sujette au "piratage" ou à la copie de biologistes qui tentent de restaurer l'autonomie nationale ; des milices de "chemises blanches" du ministère de l'écologie rivales du ministère du commerce ; des "yellow card" réfugiés d'un génocide cultuel par les "bandeaux verts" en Malaisie ; la fin des énergies fossiles impliquant que tous les systèmes à moteur sont activés mécaniquement (par des "piles" à ressort, ou à la force des bras et des jambes) ; que la principale source d'énergie sont les mastodontes, ressuscités de l'extinction par les mêmes expériences génétiques et accidents de laboratoire qui ont donné les cheshires, ces chats invisibles pullulant dans les grandes villes, etc…
Imaginez donc cette masse d'information (disparate et non-exhaustive) citée ci-dessus, que l'auteur nous fait traverser en lançant le récit sans prendre le temps de nous expliquer le pourquoi et le comment, et qu'on doit donc démêler tout seul au fil de l'intrigue. Ça demande de s'accrocher au démarrage, de revoir en cours de route quelques idées qu'on s'est faites en premier lieu, mais à mon avis ça sert plutôt bien le roman. Par exemple, l'intrigue se déroulant en Thaïlande, le texte est parsemé de mots en thaï (concepts ou simples objets) qu'on finit par s'approprier par leur utilisation et leur sens contextuel (qui s'affine au fil de la lecture) plutôt que par une définition/traduction sèche. On intègre mieux les thèmes et concepts déployés ainsi que si on nous déroulait tout par le menu.
Ça permet aussi de rendre compte de la grande cohérence de ce qu'a construit l'auteur, puisqu'on arrive à relier les fils par nous-même. Je trouve ça d'ailleurs plutôt stimulant de lire avec le cerveau en ébullition de comprendre l'univers en jeu et ses mécanismes, de faire des parallèles avec notre monde actuel, et de s'accrocher à l'intrigue qui n'est pas en reste. Je dirais même que ça correspond clairement à tout ce que j'attends de ce qu'on appelle la littérature de l'imaginaire.
Tout le développement autour du pays en quarantaine, frontières fermées, en proie à toutes les luttes de pouvoir, politique, idéologique, pression du monde extérieur dévasté par le krasch énergétique, pression des compagnies qui veulent le rouvrir pour accéder à son marché… m'ont complètement convaincu. Il en va de même pour la perspective sur les réfugiés et le génial personnage de l'affreux Hock Seng, espèce d'ancien chef mafieux chinois tombé tout au bas de l'échelle en fuyant la Malaisie où les siens ont été pourchassés, qui tente tout du long de retrouver sa place, par tous les moyens et contre tous ceux qui sont sur son chemin, dans un pays qui ne veut pas de lui. Si, à l'inverse, le traitement du personnage de Emiko, la "fille automate", est parfois moins de mon goût, son arc narratif d'émancipation soulève plein de sujets intéressants et apporte quelques belles séquences au roman.
Globalement, c'est un livre très riche et dense, au fort pouvoir évocateur et qui entre en résonance avec beaucoup de choses, au point que ce futur si étrange semble familier par bien des aspects. Ça me fait penser que j'aimerais bien savoir comment travaille l'auteur, ses recherches, ses méthodes de construction, ses sources d'inspiration…