Leito a publié une critique de Le Droit à la paresse : réfutation du droit au travail de 1848 par Paul Lafargue
Le Droit à la paresse
5 étoiles
J'ai fait les choses à l'envers et j'ai lu cet essai après avoir terminé les deux tomes de Paresse pour tous, même si parfois c'est pas mal d'avoir eu entre les mains le résumé ou la vulgarisation avant l'original pour mieux le recevoir.
Paul Lafargue est un gars bien vénère, prêt à en découdre avec le capitalisme industriel, mais pas tendre pour autant avec le prolétariat, qu'il n'hésite pas à désigner comme responsable de sa condition : "Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c'est lui qui les a appelées".
C'est aussi un auteur de son époque (fin XIXe) où tout ce qui relèverait de la sociologie (encore balbutiante à cette époque) se lit sous les filtres combinés du racisme et de la théorie de l'évolution (encore …
J'ai fait les choses à l'envers et j'ai lu cet essai après avoir terminé les deux tomes de Paresse pour tous, même si parfois c'est pas mal d'avoir eu entre les mains le résumé ou la vulgarisation avant l'original pour mieux le recevoir.
Paul Lafargue est un gars bien vénère, prêt à en découdre avec le capitalisme industriel, mais pas tendre pour autant avec le prolétariat, qu'il n'hésite pas à désigner comme responsable de sa condition : "Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c'est lui qui les a appelées".
C'est aussi un auteur de son époque (fin XIXe) où tout ce qui relèverait de la sociologie (encore balbutiante à cette époque) se lit sous les filtres combinés du racisme et de la théorie de l'évolution (encore toute fraîche : 1859). Ainsi on parle de "dégénérescence" à laquelle auraient échappé les Andalous et les Grecs qui n'ont pas la propension à aimer le travail, à l'inverse des Auvergnats (et tous leurs équivalents internationaux) pour qui il serait une "nécessité organique". Il faut donc parfois savoir lire entre les lignes, remplacer nature par culture, penser déterminisme social plutôt que instinct ou vice. Et puis parfois il faut tout simplement savoir censurer, comme quand on sent pointer un antisémitisme des plus classiques à travers quelques remarques et formulations.
Dernier point pour le contexte : Paul Lafargue écrit ce texte avec pour idée de pourfendre le "Droit au travail" qui fut un des principaux mots d'ordre de la révolution de 1848 (par laquelle la Monarchie de Juillet prit fin pour être remplacée par la IIe République) mais qui pour lui n'est que "le droit à la misère" et la cause du travail des femmes et des enfants.
Et même s'il désigne le prolétariat comme responsable de son sort, il pointe les mécanismes qui l'enferment dans sa condition. Par exemple en expliquant que les périodes de crise profitent aux industriels qui peuvent embaucher à moindre coût (les chômeurs travaillent pour un salaire moins élevé, faute de trouver du travail) et à moindre effort, puisque la faim se charge de mettre la pression sur le prolétariat bien mieux que l'imposition du travail qui demanderait force et violence. Tout au long de l'essai, il identifie les mécanismes de la production et de la consommation qui sont responsables de la misère des travailleurs : surproduction, surconsommation, obsolescence programmée…
Il explique qu'on produit de manière de plus en plus efficace (augmentation de la productivité), notamment grâce aux machines, mais que ces dernières n'ont libéré aucun temps pour les travailleurs, parce que ce mouvement s'accompagne d'une augmentation toujours plus forte de la production, qui excède fortement la demande. Cette surproduction pousse les bourgeois à surconsommer et à "rendre oisifs" des prolétaires pour les y aider (dans le sens où on invente des métiers qui ne produisent pas de biens, comme les services). On doit aussi détruire des marchandises qu'on n'a pas pu écouler, ou contrefaire les produits pour qu'ils s'usent plus vite. Et il avance également que la recherche permanente de nouvelles routes et nouvelles terres, la colonisation, a pour unique but de chercher des nouveaux marchés pour écouler la surproduction. Difficile de ne pas trouver nombre d'exemples qui illustrent comment ces mécaniques sont toujours présentes dans notre société actuelle.
La solution serait à ses yeux que le prolétariat consomme davantage, pour mettre fin à la surconsommation bourgeoise, libérer les prolétaires "oisifs" et mettre fin à l'expansion impérialiste et coloniale. Dans un même mouvement, et c'est la proposition qui noyaute son essai, qui fait qu'il est cité ailleurs, il ne faudrait travailler plus que 3 heures par jour. Pour étaler le travail (pourquoi travailler des journées de 14h à en crever puis ne plus avoir d'emploi pendant 6 mois ?) et le répartir entre tous les travailleurs. Et c'est bien au prolétariat de se lever et d'imposer cette vision pour mettre fin à son exploitation : "qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit." D'ailleurs, pour lui, toutes les conditions sont désormais réunies pour prétendre à ce programme puisque les machines sont désormais plus productives que les ouvriers.
Ne reste plus qu'à briser la logique capitaliste qui enchaîne l'homme au travail pour défendre cette paresse qu'il ne prend pas le temps de définir précisément, mais qu'on peut deviner en recollant les bouts : simplement le fait de vivre sa vie dans ce qu'elle a de plus beau (donc pas le travail).
