Leito a publié une critique de Les Oiseaux par Tarjei Vesaas
Les Oiseaux
4 étoiles
On pourrait presque parler de genre littéraire tant on trouve d'exemples de romans avec un personnage "simplet". Souvent, on s'en sert pour délivrer un point de vue "décalé" d'un ton enfantin qui débite des phrases perdues sensées être une philosophie rafraîchissante, et par lequel on se rend compte que "les fous c'est pas ceux qu'on pense". Et puis il y a les autres, les grands auteurs dotés d'une littérature et d'une empathie suffisamment fortes pour nous glisser dans un esprit divergent et effectivement poser un regard neuf sur la vie, la nature, les relations humaines, le travail, le bonheur…
Vous l'aurez deviné, je place plutôt Tarjei Vesaas dans la seconde catégorie, et je suis même surpris que ce roman au panthéon de la littérature norvégienne ne soit pas plus souvent cité comme une description très réaliste d'un personnage neuroatypique et le traitement qui en est fait, plutôt moderne pour …
On pourrait presque parler de genre littéraire tant on trouve d'exemples de romans avec un personnage "simplet". Souvent, on s'en sert pour délivrer un point de vue "décalé" d'un ton enfantin qui débite des phrases perdues sensées être une philosophie rafraîchissante, et par lequel on se rend compte que "les fous c'est pas ceux qu'on pense". Et puis il y a les autres, les grands auteurs dotés d'une littérature et d'une empathie suffisamment fortes pour nous glisser dans un esprit divergent et effectivement poser un regard neuf sur la vie, la nature, les relations humaines, le travail, le bonheur…
Vous l'aurez deviné, je place plutôt Tarjei Vesaas dans la seconde catégorie, et je suis même surpris que ce roman au panthéon de la littérature norvégienne ne soit pas plus souvent cité comme une description très réaliste d'un personnage neuroatypique et le traitement qui en est fait, plutôt moderne pour un roman publié alors que le mot n'existait pas encore (1957). Si on prend juste l'exemple de ses relations aux autres, pour lesquelles j'étais, lecteur craintif à l'imaginaire limité, sans cesse dans la peur de le voir se faire rabrouer sèchement ou malmener de manière cruelle par les autres villageois, on peut se rendre compte de la bienveillance qui entoure Mattis, le personnage principal, quand dans ses interactions (à part avec quelques gamins moqueurs) on lui prête une oreille, on l'aide, on le guide, on essaie de lui donner du change même si parfois on perd patience ou qu'on se sent gêné parce qu'on ne "sait pas quoi dire". On est loin du lynchage social de l'idiot du village, et ça permet de mettre en évidence à la fois les voies et les barrières de communication qui peuvent exister.
Mais si on oublie ces considérations anachroniques voire hors-sujet, c'est avant tout un excellent roman, d'une douce poésie. Voir à travers le prisme de Mattis, c'est retourner les priorités et les hiérarchies (le travail…), grossir le négligeable (une passée de bécasse, l'orage…), déformer les conventions sociales (le statut, la séduction…) et rire de cette déformation tant elle nous en fait voir tous les défauts. Suivre son flot de pensées c'est s'égarer avec lui, inévitablement, dans sa tâche et son environnement, redonner toute sa force d'évocation et son pouvoir à un mot, s'enthousiasmer et s'effrayer de peu…
C'est aussi un roman triste, car il parle de la terrible peur de l'abandon et de l'angoisse tragique de ne pas avoir sa place dans ce monde. Et c'est le cœur un peu serré qu'on referme ce livre, en sachant combien il est à la fois facile et difficile d'exister.
