Leito a publié une critique de Cuentos completos par Jorge Luis Borges
Cuentos completos
5 étoiles
Ça faisait longtemps que je voulais me plonger dans Borges, me connaissant quelques affinités avec son univers, et je n'ai pas été déçu. C'est très vite devenu un livre de chevet dans lequel je lisais une ou deux histoires courtes, entre deux lectures, étalant la lecture du recueil sur une longue période à la fois pour savourer et ne pas saturer. Des petites retrouvailles régulières avec le maître.
Ses contes sont comme des jeux, dans lesquels il nous fait comprendre qu'il nous berne tout en laissant planer le doute sur la véracité des faits ou (surtout) des sources qu'il cite. En particulier dans des biographies romancées comme celles d'Histoire universelle de l'infamie ou les nombreuses histoires de duels au couteau célèbres. Beaucoup de ses récits commencent par une fausse piste, où il nous donne un un contexte dans lequel il s'est trouvé, une personne qu'il a rencontré, ou …
Ça faisait longtemps que je voulais me plonger dans Borges, me connaissant quelques affinités avec son univers, et je n'ai pas été déçu. C'est très vite devenu un livre de chevet dans lequel je lisais une ou deux histoires courtes, entre deux lectures, étalant la lecture du recueil sur une longue période à la fois pour savourer et ne pas saturer. Des petites retrouvailles régulières avec le maître.
Ses contes sont comme des jeux, dans lesquels il nous fait comprendre qu'il nous berne tout en laissant planer le doute sur la véracité des faits ou (surtout) des sources qu'il cite. En particulier dans des biographies romancées comme celles d'Histoire universelle de l'infamie ou les nombreuses histoires de duels au couteau célèbres. Beaucoup de ses récits commencent par une fausse piste, où il nous donne un un contexte dans lequel il s'est trouvé, une personne qu'il a rencontré, ou fait mine de remonter aux sources d'une histoire, à la force de références, accompagnées de son fameux "comme chacun sait" qui veut autant authentifier une vérité que faire un clin d'œil au lecteur qui sait que ce n'est que fiction. Une forme d'introduction rituelle, donc, pour ensuite partir sur un récit dans le récit (histoire rapportée, manuscrit traduit par untel…) en nous prévenant souvent sur les écarts à la réalité qu'impliquent la défaillance de la mémoire et le filtre des émotions, ou les pages manquantes d'un texte, l'interprétation du traducteur (bien ou mal intentionné), etc.
Car sous couvert de précision documentaire et toute cette érudition littéraire et bibliophile, c'est avec la nature des histoires que joue Borges, et il écrit de telle sorte que le dispositif est à la fois visible et crédible à nos yeux, comme s'il s'agissait de docu-fictions où on ne sait plus reconnaître la frontière entre le réel et l'imaginaire qui se diffusent l'un dans l'autre.
Je ne sais plus où j'ai vu cette citation qui disait un peu pompeusement qu'on se sentait plus intelligent après avoir lu Borges. Elle m'est revenue en tête après un de ses contes et j'ai perçu ce qu'on voulait dire par là. Ce jeu constant avec la vérité, avec les récits et leurs sources, nous met dans un état réflexif et d'attention permanente (ce qui n'est pas particulièrement fatigant étant donnée la longueur des textes), où on est toujours sensible à ce qui se passe sous le texte, entre les lignes.
Et donc quand il nous emmène dans ses logiques de l'infini (du temps, de l'espace, de la littérature…), ou dans ses histoires de double, quand il utilise la théologie pour réfléchir de manière abstraite à l'ordre du monde, ou qu'il épuise un concept en développant toutes les implications et les conséquences d'une prémisse, aussi fictive soit-elle, il nous fait réfléchir avec lui et nous embarque avec une facilité déconcertante dans son origami logique. On pourrait presque considérer certains de ses contes comme de la fantasy pour mathématiciens.
En tout cas, Borges c'est jouissif, allez-y, fouillez, piochez, faites-en un ami vers lequel se tourner, ça en vaut largement la peine.