Bob quoted Le travail intellectuel by Jean Guitton
Viendra enfin le temps où il faudra produire. Ce moment est pénible. Peu le supporteraient, si la nécessité ne les contraignait. Il est heureux que Balzac ait été criblé de dettes : sans cela, ses productions sommeilleraient en lui au lieu de s’être changées en livres. Si l’on n’était pas obligé de mettre au jour son vague intérieur, jamais on ne s’exprimerait. C’est une si grande peine de donner un corps à la pensée, de « se crucifier à sa plume », comme Lacordaire en donnait le conseil à Ozanan. Alors il est bon d’être pressé par l’obligation, limité par le temps il est même utile de manquer du temps nécessaire. Les élèves sont plus heureux qu’ils ne le pensent dans les séances dites de « composition ». Quand l’heure sonne et vient leur rappeler l’inexorable fin, ceux qui ne se laissent pas démonter reçoivent une excitation propice. Dans la vie ordinaire, il est souvent difficile de se donner ces limites, d’autant qu’on ne sait jamais quand un ouvrage de l’esprit est achevé. « Je ne connais pas d’œuvres terminées, disait Valéry, je ne sais que des ouvrages abandonnés. » Il faut bien qu’à un certain moment, le fruit indécis se détache de l’arbre. Et cet éditeur qui arracha à Valéry Le Cimetière marin (dont l’auteur déplorait devant ses intimes le manque de maturation), comme celui qui ravit à Bergson le manuscrit des Deux sources, ont rendu service aux Lettres et à leurs victimes