zemoko a publié une critique de Eutopia par Camille Leboulanger
Une lecture réjouissante
5 étoiles
Le roman s’ouvre sur plusieurs citations, dont l’une que je recopie ici car elle exprime parfaitement tant l’intérêt même de ce livre que celui d’imaginer des utopies écologiques convaincantes, c’est à dire nourrir notre imagination mais aussi notre volonté de lutter contre le système actuel :
Aujourd’hui, il nous semble plus aisé d’imaginer l’absolue détérioration de la Terre et de la nature que la décomposition du capitalisme tardif ; peut-être cela est-il dû à quelque faiblesse de notre imagination. Fredric Jameson, The Seeds of Time, 1994
Cela donne tout de suite le ton car, en effet, Eutopia est une utopie écologique… mais c’est surtout une utopie post-capitaliste. Les évènements menant au monde décrit dans le roman en sont l’illustration parfaite : on comprends que le monde utopique qui nous est présenté a vu le jour après le choc provoqué par car que les contemporains du narrateur …
Le roman s’ouvre sur plusieurs citations, dont l’une que je recopie ici car elle exprime parfaitement tant l’intérêt même de ce livre que celui d’imaginer des utopies écologiques convaincantes, c’est à dire nourrir notre imagination mais aussi notre volonté de lutter contre le système actuel :
Aujourd’hui, il nous semble plus aisé d’imaginer l’absolue détérioration de la Terre et de la nature que la décomposition du capitalisme tardif ; peut-être cela est-il dû à quelque faiblesse de notre imagination. Fredric Jameson, The Seeds of Time, 1994
Cela donne tout de suite le ton car, en effet, Eutopia est une utopie écologique… mais c’est surtout une utopie post-capitaliste. Les évènements menant au monde décrit dans le roman en sont l’illustration parfaite : on comprends que le monde utopique qui nous est présenté a vu le jour après le choc provoqué par car que les contemporains du narrateur appellent le « Siècle des Camps » (dont on comprends qu’il a commencé à notre époque). Les camps dont il s’agit sont ceux dans lesquels étaient parqués toujours plus de monde au fur et à mesure que s’amplifiant les crises écologiques, politiques, économiques, religieuses, etc. Suite à quoi a été écrite la « Déclaration d’Antonia » qui posa les bases d’une nouvelle organisation, radicalement différente et notamment basée sur l’abolition de la propriété. Le constat menant à cette déclaration n‘est pas sans rappeler celui existant dans bon nombre de milieux militants actuels : toutes ces crises sont liées, comme toutes nos luttes sont liées, par un point commun, le capitalisme.
Préambule à la Déclaration d’Antonia - Il n'y a de propriété que d'usage ; - Toute propriété finit à la mort ; - le sol, l'eau, l'air, ainsi que les règnes animal et végétal ne sont pas, ni peuvent être considérés comme des ressources ; - Parmi les créatures vivantes, les actions de l'humanité ont le plus grand effet sur les conditions environnementales. Par conséquent, il est de sa responsabilité de modérer son propre impact, d'en corriger les effets négatifs, et de protéger le reste de la vie terrestre en assurant la perpétuation des richesses animale et végétale ; - L'être humain n'est pas, ni ne peut être considéré comme une ressource ; - L'éducation, la santé, l'alimentation, la justice, le logement et la maîtrise du travail sont des droits fondamentaux et inaliénables ; - Chaque être humain est libre de corps et d'esprit. Aucun préjugé d'ordre moral ou religieux ne peut lui retirer cette liberté. Tout être vivant est libre d'aller et venir à sa guise ; - Chaque être humain est un travailleur, de l'éducation à la mort. Par conséquent, chaque être humain a droit à un salaire ; - Chaque être humain est libre d'user de sa force de travail dans quelques entreprise productive que ce soit, individuelle ou collective.
Ce n‘est néanmoins pas un essai mais bien un roman puisque c’est avant tout la biographie de Umo, de sa petite enfance jusqu’à sa vieillesse. Umo est un enfant de la Déclaration d’Antonia, et le narrateur du roman… mais ce n’est pas un héros, c’est un Antonien relativement typique et son histoire est un prétexte pour décrire le monde dans lequel il nait, vit… et meurt.
J’ai beaucoup aimé cette lecture. C’est une très bonne synthèse de tellement de propositions existantes : - les antonien·nes disposent dès leur majorité d‘un « Salaire à vie » qui n’est pas sans rappeler certaines approche d’un « revenu universel ». - l’économie est devenu circulaire, et locale. Chaque y participe, mais sans pression ni contrainte. - le pouvoir politique n’est plus accaparé par une minorité, il est assuré par une assemblée, constituée de citoyen·es tiré·es au sort, mais aussi des conseils communaux et des votations populaires. - la technologie est toujours présente, mais dans une version low-tech, plus sommaire mais surtout plus durable et plus robuste. - les villes ont évidemment été ré-inventées, apaisées. La ville du quart d’heure est devenue une réalité, permettant que la majorité des déplacements soient fait à pieds ou à vélo, et redonnant la priorité à la place de l’humain. Plus de voitures individuelles… mais, néanmoins, des transports reliant les quartiers ou les villes. Et des bâteaux pour les villes éloignées car, évidemment, l’humanité a renoncé au transport aérien…
Bref, la proposition d’Antonia, c’est une société bien plus respectueuse et tolérante. C’est le choix d’une décroissance heureuse, tant structurelle que démographique, pour réduire l’impact de la société humaine sur la planète (impact qui est en permanence mesuré pour service de boussole aux choix que doivent faire les antonien·es, car c’est aussi un système qui n’est pas figé et qui prends le temps et se donne les moyens de se remettre en question et d’évoluer.
J’ai néanmoins, évidemment, quelques critiques à formuler : - l’alimentation a évolué mais sans remise en cause fondamentale de notre régime omnivore… je trouve cela étonnant pour une telle société - la sexualité est certes présentée comme tolérante… mais en restant quand même dans un modèle finalement assez normé car même si la norme est étendue aux couples gay et aux polyamours, la diversité des genres n’y ait pas abordée. - enfin, j’ai noté plusieurs coquilles… et j’ai été gêné dans ma lecture par le choix, expliqué en postface, d’accorder au féminin les participes passé. Je n’ai rien contre les accords de proximité pour les adjectifs (cela me parait logique et, effectivement, c’est un retour à une règle qui existait avant le XVIIe siècle). Par contre, je trouve étonnant de faire cela sans faire aucun autre choix pour rendre l’écriture plus inclusive.
Ceci étant dit, cela reste une lecture réjouissante. Je l’ai pris comme une expérience de pensée faisant la synthèse de bon nombre de propositions actuelles pour convaincre de la possibilité de leur mise en pratique. Les milieux progressistes sont souvent décrits comme irréalistes… or la réalité d’Antonia est convaincante et saisissante.
