Elle pivote un peu autour d'elle-même. Cette sensation de ne pas exister, au fond, c’est quand même quelque chose de tangible : puisqu’il y a quelque chose qui est là pour me sentir ne pas exister, ça signifie que j’existe. C’est le cogito du trauma : puisque je sens que je n'existe pas, j'existe. Peut-être, au fond, que la capsule de tristesse dans laquelle elle traversait l’existence était prise dans le chaos climatique de toute | une région affective et elle n’était pas tant en dépression que dans une dépression, une sorte de trou d’air dans les relations humaines. L’intensité de la peine, comme le mercure d’un thermomètre, rendrait alors compte d’une réalité extérieure. Aussi, pour la première fois, elle ne se considère plus uniquement comme un problème à gérer — une personne qui fait des crises de nerfs, qui tombe en morceaux dès qu’elle est derrière une porte — Mais, en se supposant à ce point absente à sa vie qu’il soit possible que même sa tristesse ne lui appartienne pas, elle se voit comme un symptôme, c’est à dire un indice à partir duquel faire le diagnostic d’un bug de système.
Cette tristesse inondante ne serait pas tant un attribut de sa personnalité, que le résultat d’un processus, une sorte de déchet complémentaire de son formatage en forme de fille. Rien d’étonnant, au fond, à ce que sa mise en conserve ait généré de la dépression, comme la découpe du métal génère des éclats de limaille. Il lui serait donc possible de ramasser un éclat de sa propre souffrance pour essayer d’y déchiffrer, dans l’aérodynamisme tranchant des lignes de coupe, les causes originelles de sa peine. Probablement qu’avec un peu d’endurance il lui serait possible de remonter la chaîne jusqu’aux opérations qui avaient produit cette peine et finalement, peut-être même, jusqu’à la machinerie politique et sociale qui charcute l’humanité. Mais pour le moment, le rapport de force étant trop disproportionné, elle ne peut pas se permettre de lever frontalement les yeux, aussi le système reste pour elle invisible, dissimulé par son omniprésence.